vendredi 20 avril 2018

Une panthère nommée Bastet

Les sentiers du Granto
épisode 4/8


S’échapper de Zerfa n’avait pas été une mince affaire. Butch était blessé et, malgré l’adrénaline qui saturait son cerveau, il avait dû fournir un gros effort de concentration pour réussir à piloter l’Érythrée. Dès qu’il avait décollé, des intercepteurs s’étaient lancés à sa poursuite. Il avait aussitôt compris qu’il ne devait pas laisser à ses adversaires le temps de s’organiser. La seule manœuvre qui pouvait lui permettre de s’extirper de ce piège était mortellement insensée. Sans hésiter, il avait programmé un bond depuis l’atmosphère de la planète, en prenant le risque de faire exploser son vaisseau à l’entrée de la fenêtre d’hyper-navigation. L’essentiel était de filer au plus vite vers un endroit tranquille où il pourrait se soigner et réfléchir à la suite des événements.

Les seules coordonnées qui lui étaient venues à l’esprit quand l’ordinateur lui avait indiqué qu’il était prêt à sauter étaient celles d’un système à naine rouge situé aux confins de la zone connue de la galaxie, autour duquel gravitait un immense champ d’astéroïdes. Ce type de système n’intéressait pas grand monde : il ne pouvait a priori y abriter la vie et une éventuelle exploitation n’était économiquement pas rentable en regard du type banal de minéraux qui le composaient et surtout, de sa situation totalement excentrée. Mais quand il l’avait découvert par hasard quelques années auparavant, Butch avait immédiatement compris que le champ d’astéroïdes pourrait un jour lui servir de planque. Une planque parfaite ; qui pouvait trouver un vaisseau posé sur un obscur caillou perdu au milieu de milliers d’autres dans un coin paumé de l’espace ?

Personne, sauf si on savait où chercher, évidemment. Sa fuite avait été trop facile. Il n’en aurait pas mis sa main à couper, une main c’est trop précieux, mais il était quasiment certain qu’on avait posé un mouchard à bord. Ou sur la coque. Bref, il y avait fort à parier que ses suiveurs étaient en mesure de le suivre à distance.

Le bond devait durer cinq heures. Il avait donc un peu de temps pour trouver et détruire un éventuel émetteur, qui pouvait avoir été placé n’importe où sur un vaisseau qui mesurait soixante-dix mètres de long, vingt-cinq de large et qui comptait quatre ponts. En comparaison, chercher une aiguille dans une botte de foin était du pipi de chat. Avant tout, il devait d’abord s’occuper un minimum de lui s’il voulait pouvoir tenir le coup. Il était dans un sale état. La bombe ne l’avait pas tué, mais il s’en était fallu de peu. Et maintenant que le calme était revenu, son corps commençait à lui envoyer de douloureux signaux de protestation.

Butch fila vers le centre du vaisseau où se trouvait l’infirmerie. Une pièce qu’il avait spécialement aménagée avec des équipements qui n’étaient certes pas dernier cri, mais qui lui permettaient de se soigner efficacement. Il se glissa sous le scanner. Rien de cassé, aucune compression interne, pas d’hémorragie, mais beaucoup de brûlures dont certaines assez graves. L’automed lui proposa un calmant avant de commencer à nettoyer les plaies. Butch refusa. Il ne fallait surtout pas qu’il s’endorme, ce n’était pas le moment. Le prélèvement du tissu fondu sur ses chairs brûlées fut un nouveau traumatisme. Il faillit s’évanouir à deux reprises. Une heure plus tard, les pansements cicatrisants posés, il exigea une piqûre de stimulants. Le robot débita que c’était contre-indiqué et qu’il avait besoin de repos. Ce à quoi Butch répondit vertement qu’il venait de lui donner un ordre qui n’avait rien de facultatif. L’automed couina et lui fit sa piqûre. Butch le désactiva en guise de remerciement.

De retour dans le poste de pilotage, il s’installa aussi confortablement que possible dans son fauteuil préféré et prit une profonde inspiration. Il devait procéder par ordre. Le microcristal que lui avait donné Sioben pouvait-il contenir un émetteur ? Butch n’y croyait qu’à moitié. Ce n’était pas logique. Sioben et ses étranges amis les O’Nissi avaient risqué — et sacrifié — leur vie pour l’aider à s’échapper. S’il écartait cette possibilité, il lui restait tout l’Érythrée à fouiller.

C’est à ce moment précis que Bastet choisit d’apparaître. Elle se frotta contre les jambes de Butch. Les vagues d’ondes ronronnantes qu’elle émettait flottaient dans la cabine, apaisantes. Machinalement, il lui flatta le col et lui malaxa les bajoues, provoquant des miaulements rauques et feutrés de contentement. « Comment ça va ma beauté, pas trop secouée ?
— Brèoow, nawnn, brrèoow.
— T’aurais pas une idée pour trouver ce maudit mouchard toi, hein ?
— Mrrrrraouu, chawssss ? »

Bastet sauta souplement sur les genoux de son maître et planta ses yeux d’or dans les siens, oreilles dressées, moustaches vibrionnantes. Quand il l’avait recueillie, Butch avait pourvu son félidé fétiche d’un implant neuronal qui augmentait ses facultés cognitives et lui donnait une capacité télépathique limitée — assez pour lui permettre d’être indépendant à bord du vaisseau et de commander le distributeur de nourriture. Mais cette petite amélioration ne faisait que renforcer un don déjà présent chez Bastet qui, naturellement, « parlait » déjà beaucoup. Et qui, depuis, pouvait ainsi échanger avec son maître par formules archétypales. Oui, non, câlin, dormir, chaud, froid, faim, chasser…

L’idée était dingue et peut-être possible, dictée par les circonstances. Bastet lovée sur ses genoux, il ferma les yeux et déclencha son modem cervical. La connexion avec l’ordinateur de l’Érythrée se fit instantanément. Le mur de données s’afficha sur ses paupières closes. Il entra dans le réseau de communication et se brancha sur le module cybernétique. Il avait devant lui le schéma psychique de Bastet. Il sélectionna l’instinct et le copia dans la base centrale du système de détecteurs. Il y ajouta une variable à laquelle il donna une forme de souris. En ouvrant les yeux, il vérifia sur l’écran de contrôle que les détecteurs internes et externes, dotés de leur nouveau paramètre de chasseur, fonctionnaient à pleine puissance. Il fallait attendre. L’alarme le réveilla deux heures plus tard. Submergé de fatigue, il avait sombré dans un sommeil agité.

L’intrus était localisé sur la coque extérieure. Butch réagit immédiatement et interrompit le bond en quelques secondes. Au hasard. Tant pis pour les protocoles de sécurité. L’Érythrée émergea brutalement aux abords d’une géante gazeuse. Il récupéra une mini-sonde dans la salle des lanceurs, enfila sa combinaison et opéra une sortie. L’émetteur se situait à l’arrière, tout près des moteurs. Il le décolla précautionneusement et l’inséra dans le petit compartiment supérieur de la sonde. De retour dans le vaisseau, il entra des coordonnées sur la console de télémétrie. La sonde alluma son moteur photonique et prit lentement la direction du centre de la galaxie. Elle ne ferait pas illusion longtemps mais ses poursuivants étaient désormais incapables de retrouver sa trace — sous réserve qu’il n’y ait pas d’autre intrus à bord.

Butch programma un nouveau bond intermédiaire. Compte tenu de la situation, il ne voulait pas émerger directement dans les parages de sa planque. Il jugea qu’un parsec de distance était suffisant pour observer avant d’approcher. De toute façon, les détecteurs de l’Érythrée perdaient leur précision au-delà de trois années-lumière. Et trois années-lumière, c’était un excellent périmètre pour arriver discrètement et effectuer si nécessaire une retraite d’urgence.

La naine rouge éclairait mollement les sept planètes qui composaient son système. Deux d’entre elles gravitaient très près de leur étoile en rotation synchrone. Le spectacle était majestueux. En vitesse réduite, le vaisseau se fraya un passage dans la ceinture d’astéroïdes. Personne se semblait l’attendre et l’espace alentour était exempt de toute forme de technologie, comme à chaque fois qu’il avait débarqué dans le coin. L’ordinateur repéra l’objet céleste. Un petit planétoïde d’environ trente kilomètres de diamètre. Butch dirigea doucement l’Érythrée vers la surface chaotique. Un immense cratère apparu sous la proue. Au pied de la paroi, il y avait une ombre presque invisible pour un œil non averti. L’ombre grandit et se transforma en caverne au fur et à mesure que le vaisseau approchait. « Mrraww ?
— Oui, ma belle, on est arrivés. On va pouvoir souffler un peu. »


vendredi 13 avril 2018

Le clan des O’Nissi

Les sentiers du Granto
épisode 3/8


Cinq hommes armés — et visiblement surentraînés — attendaient les deux fugitifs dans le sous-sol du Central. Le chef du commando tendit à Line et Butch deux générateurs de ceinture qu’il leur intima d’activer d’un ton sec. « En route. Et sans bruit, grommela-t-il.
— Attendez, où va-t-on comme ça ?
— Faites-nous confiance, Butch.
— Non mais vous plaisantez ? Qu’est-ce que…
— J’ai dit silence ! »

Butch se renfrogna. La scène était digne des plus mauvais cybertrips qu’il ait jamais faits, mais il admit qu’il n’avait pas de meilleur choix que suivre le mouvement. En file indienne, ils s’engagèrent dans le labyrinthe des égouts de Zerfa. Les boucliers portatifs ne les isolaient pas des effluves pestilentiels. L’humanité s’était répandue dans une partie de la galaxie, voyageait la plupart du temps plus vite que la lumière à bord de puissants vaisseaux spatiaux, mais chaque ville de chacune des cinquante planètes de l’empire humain continuait invariablement d’être bâtie au-dessus d’un bon vieux réseau d’égouts.

Butch avait l’impression que sa petite vie tranquille avait littéralement volé en éclats. Et ce n’était pas qu’une impression D’un côté, il s’en sortait plutôt bien, de l’autre, tout allait de mal en pis. À l’heure actuelle, il devait non seulement être recherché pour un prétendu viol de mineure, et le trucage de l’ordinateur de son vaisseau, mais également pour meurtre et évasion en bande organisée. Tout ça en moins de vingt-quatre heures. Un véritable record.

Line et Butch cheminaient à la maigre lueur d’une minitorche tenue par l’un des hommes qui suivaient derrière eux. Elle ne servait qu’à baliser leur route. Les gars étaient équipés d’une tenue de combat qui incluait un casque à vision assistée. Ils semblaient parfaitement connaître leur itinéraire et Butch s’en félicita. Sans eux, il se serait tout simplement perdu et serait probablement déjà tombé dans le canal qui charriait les eaux usées.

Soudain, l’éclaireur leva la main et la petite troupe se figea à quelques mètres d’une intersection. Un bourdonnement magnétique résonnait. Les tri-v avaient été lancés. Ils se plaquèrent instinctivement contre la paroi gluante. Le capteur à suspension magnétique s’immobilisa quelques instants au milieu de l’échangeur en tournoyant sur lui-même avant de poursuivre sa patrouille dans un tunnel adjacent. Ils se remirent en marche en accélérant le rythme. D’autres tri-v allaient suivre et il leur serait bientôt impossible de tous les éviter.

Ils arrivèrent dans une impasse. L’homme de tête s’avança vers le mur du fond et une console virtuelle surgit instantanément. Il entra un code sur le clavier de lumière et le mur se désocculta pour révéler une cabine métallique. L’ascenseur s’éleva en silence et, après de longues minutes, les portes s’ouvrirent sur une vaste pièce sans fenêtre, occupée par une dizaine d’hommes et de femmes. L’un d’eux s’approcha, un sourire affable aux lèvres. « Bonjour, je suis Sioben. Nous vous attendions.
— Où sommes-nous ? Et qu’est-ce que tout ça signifie ?
— Vous êtes en sécurité ici. Venez vous asseoir, nous devons parler. »

Sioben désigna d’un geste la grande table ovale autour de laquelle étaient disposés des sièges confortables. Les hommes du commando le saluèrent et sortirent par une porte qu’on remarquait à peine mais qui s’effaça automatiquement devant eux. Line et Butch désactivèrent leurs générateurs et prirent place. « Désirez-vous manger quelque chose ?
— Ce n’est pas de refus. J’ai soif aussi. Et mal à la tête. »

Sioben acquiesça et fit un signe à l’un de ses compagnons. « Vous allez devoir quitter Zerfa et retourner rapidement sur votre planète.
— Décidément, tout le monde est au courant de ma petite découverte !
— Ce n’est pas une « petite » découverte, Butch, vous le savez bien.
— Ah ! Parce que vous connaissez mon nom.
— Je sais beaucoup de choses vous concernant.
— Pas moi. Quelle est cette… mmm… amicale ?
— Nous appartenons à la confrérie O’Nissi. Et nous veillons à ce que certaines choses ne tombent pas entre de mauvaises mains. »

L’acolyte revenait en poussant devant lui un chariot rempli de victuailles. Line prit un verre d’eau et Butch se servit à manger. Il n’eut pas le temps de porter la nourriture à sa bouche. Autour de la table, les O’Nissi s’étaient brusquement immobilisés. Sioben pencha la tête puis se leva. Un pli d’inquiétude s’était formé sur son front : « Ils entrent dans l’immeuble. Je suis désolé Butch, vous vous restaurerez plus tard ». La porte invisible se rouvrit sur le commando. « Nos hommes vont vous accompagner jusqu’à votre vaisseau. Line ira avec vous. Tenez, vous brancherez ceci sur votre bioport. »

Sioben lui tendait un microcristal. Butch hésita. « Il contient les informations importantes. Partez, maintenant.
— Mais… et vous ?
— Nous savons ce que nous avons à faire. Nous nous reverrons, soyez-en sûr. »

Butch se dit que sa journée était plus que maudite. Il se retrouvait encore dans un ascenseur avec, cette fois, un policier qui n’en était plus vraiment un, des inconnus qui n’étaient certainement pas des policiers et sans le moindre doute, tous les policiers de Zerfa à leurs trousses. Gusar devait être en pétard. Et il y avait de fortes chances pour que ce soit lui-même qui conduise l’escouade qui envahissait le bâtiment.

La cabine s’arrêta avant d’avoir atteint le rez-de-chaussée. Ils prirent un couloir au bout duquel Butch reconnut l’une des passerelles privées qui menaient aux aérodocks. La traversée se fit au pas de course. Ils débouchèrent sans encombre sur l’esplanade qui desservait les bras d’amarrage. Elle était étrangement vide. D’habitude, cet endroit grouillait de monde — dockers, chineurs, douaniers, commerçants. La première rafale de laser faucha les deux hommes qui fermaient la marche. Les tirs avaient troué leurs boucliers comme du papier. Ils étaient réglés au maximum. Pour tuer, sans sommation.

Line et Butch se jetèrent au sol. Le reste du commando prit aussitôt position en demi-cercle et un enfer de rayons mortels se déclencha. Line serra le bras Butch et lui indiqua le sas tout proche qui conduisait à l’Érythrée. Et qui était hors d’atteinte sous ce déluge de feu.

D’un coup d’œil, le chef du commando évalua la situation. Une petite boule métallique apparu alors dans sa main. Il leva le pouce en direction de Line et lança la bombe au centre de l’esplanade. Butch eu l’impression que le monde entier éclatait. Le souffle le projeta et il se retrouva nez à nez avec le sas. Il se releva en chancelant. Le silence était entrecoupé de grésillements et de gémissements. Les trois derniers hommes du commando gisaient inertes. Aucun de leurs boucliers n'avait résisté au souffle de l'explosion. Line était couverte de sang. Il s’approcha et elle ouvrit péniblement les yeux. « Fu… fuyez.
— Je vais vous porter jusqu’au vaisseau, je ne vous laisse pas ici.
— Non, c’est fini. A... allez-vous en.
— Line ! »

De l’autre côté de la salle dévastée, des bruits de pas se faisaient entendre. Butch passa les doigts sur les yeux de la jeune femme et se retourna vers le sas. La porte n’avait pas souffert. Il mit sa main dans la serrure palmaire. L’Érythrée attendait au bout du quai. Il parcourut les dix derniers mètres en boitant et s’engouffra dans l’écoutille principale de son vaisseau.


vendredi 6 avril 2018

Le bras de Persée

Les sentiers du Granto
épisode 2/8


Line aimait bien Butch. Elle savait à quel point une séance de psycho-sondeur effectuée sur un esprit qui venait d’être cracké pouvait être dangereuse. Et incroyablement douloureuse. Comme si on charcutait une blessure toute fraîche au scalpel et à vif. Elle s’était appliquée à engager la procédure progressivement afin que le dump cause le moins de dommages possible. Butch lui en était reconnaissant. Mais il était allongé sur la couche raide de sa cellule et les vagues de douleur lancinante qui lui labouraient le cerveau le rendaient hargneux, même envers la jeune femme. « Voulez-vous un antalgique ?
— Allez vous faire voir.
— Désolée, Butch. J’ai fait ce que j’ai pu pour limiter la casse.
— Ouais, je sais. Donnez.
— Reposez-vous. Vous allez en avoir besoin. »

L’effet de la drogue fut immédiat. Line lui avait refilé la dose. Butch se détendit en sentant la morphine se répandre dans son organisme. Il avait un peu de répit pour réfléchir. Au labo, entre deux tourbillons de souffrance, il avait pu lire un certain soulagement sur le visage buriné de Gusar. Si le sondeur n’avait rien détecté de la manipulation à laquelle il s’était livré en catastrophe, il avait bien révélé la séquence artificielle encodée dans ses neurones. Celle du viol. Pauvre gamine. Si la scène qui le montrait en train de participer à cette mascarade était de toute évidence un montage, la fillette n’en avait pas moins subi les sévices en question. Elle était foutue. Et les autorités de Zerfa voudraient un coupable.

« On » voulait le mettre hors-jeu. Et ça ne pouvait avoir qu'un lien direct avec son passage imprévu sur la planète au pont étrange. Depuis qu’il avait été branché au sondeur, cet atterrissage n’était plus secret. Il avait donc un problème de plus. Le scan ne correspondait pas avec son journal de bord.

Maquiller les données de l’ordinateur de leur vaisseau était une pratique courante parmi les chineurs de l’espace. Il fallait savoir protéger ses découvertes sous peine de ne pas faire de vieux os dans la profession. Mais ça restait un délit majeur, un crime même sur certains des différents mondes humains. Tout le monde le faisait, personne n’en avait le droit. Tout le monde fermait les yeux, personne ne devait se faire prendre. Pour la seconde fois aujourd’hui, Butch se traita mentalement de crétin. Il s’était fait avoir comme un bleu. À double titre. Si ce n’était pas pour le viol, c’était pour ce reformatage illicite.

Seule conclusion, il avait été manipulé depuis le début. Lorsque Disbadi l’avait contacté six mois auparavant, il aurait dû — là encore — écouter son intuition. Sa petite sonnette intérieure s’était pourtant bien déclenchée. Avec sa voix de fausset, son menton fuyant et son haleine acide, Disbadi n’avait rien pour inspirer confiance. Rien, si ce n’est une position très officielle au sein du métaconglo et un contrat d’expédition assorti d’une somme qui faisait oublier sa face de pet et son odeur rance. Après tout, on a le droit d’être moche et de puer sans être psychopathe pour autant.

Cent mille crédits pour finir de cartographier le dernier cadran du bras de Persée. C’était certes un montant alléchant, mais pas non plus extraordinaire pour ce genre de voyage. Une bonne affaire a priori, rien d’anormal. Butch avait déjà mené des expéditions similaires pour les conglos et tout s’était toujours relativement bien passé.

Il avait transmis les cartes à Disbadi dès son retour sur Zerfa, comme convenu. En omettant simplement d’indiquer sa trouvaille. Quand on est mandaté pour cartographier une région vierge de l’espace, rien n’oblige à révéler ce qu’on y a déniché. On cartographie, on livre les cartes, point. Si « on » lui avait collé cette accusation sur le dos, c’est qu’on savait qu’il avait découvert quelque chose. Comment ? Ça, c’était une question à laquelle Butch se promit de répondre un de ces jours. Et il sentait que la négociation n’allait pas tarder… puisqu’on avait fait en sorte qu’il ne soit pas en position de négocier.

Quoi qu’il en soit, il devait se sortir de là rapidement. Sur Zerfa, la justice était expéditive. Les violeurs étaient pendus haut et court. À l’ancienne. Et la peine pour la falsification d’un journal de bord était au mieux la saisie du vaisseau, au pire une bonne dizaine d’années de prison. « Navré de vous retrouver dans cette situation.
— Disbadi ! Mais quelle coïncidence. Je pensais justement à vous.
— Je suis venu vous offrir mon aide.
— Évidemment. »

Premier round. Face de pet se tenait bien droit derrière le champ de force, son éternelle petite sacoche à la main. Sa voix détonnait toujours autant. Il était calme et sûr de lui, mais la petite lueur qui brillait désormais dans ses yeux globuleux démentait son apparence de personnage falot. Butch redressa sa grande carcasse. « J’ai pris connaissance des résultats du sondeur. Si la police ne retrouve pas les vrais responsables, cela ne suffira pas à vous innocenter.
— Sans blague.
— Laissez tomber les sarcasmes, Butch. Je suis votre ami.
— Je connais mes amis.
— Vous allez moisir dans cette cellule.
— Merci, ça, c’est une info qui m’aide beaucoup. Dites-moi plutôt ce que vous voulez.
— Vous n’avez pas rempli votre part du contrat.
— Vous avez eu vos cartes.
— Elles ne sont pas complètes. Et vous avez trafiqué votre journal de bord.
— C’est bien possible.
— Nos avocats peuvent vous faire libérer en un rien de temps. »

Deuxième round. La sonnette intérieure faisait un vacarme assourdissant. Butch plissa les yeux, tous les sens en éveil. « Cette planète n’a aucun intérêt pour le Méta.
— Ce n’est pas à vous d’en décider.
— Je l’ai découverte. Je suis seul juge.
— À quoi vous servira-t-elle au fond de votre trou ? »

Butch se mordit la langue pour ne pas répondre vulgairement. La planète ne pouvait pas tomber entre les mains des conglos. D’habitude, il se fichait éperdument de ce que faisaient les compagnies des informations qu’il collectait pour elles. Les cartes servaient à la navigation — sans coordonnées précises, programmer un bond hyperluminique vers une région inconnue de l’espace confinait au suicide. Et les rares planètes habitables recensées sur ces nouvelles cartes étaient aussitôt colonisées ou mises en coupe réglée. Ou les deux à la fois. Au profit exclusif des conglos.

Celle-là, pas question. Il l’avait promis. Butch avait beaucoup de défauts, mais il ne s’était jamais renié. Et ne tenait pas à commencer. « À rien, c’est vrai.
— Vous devenez raisonnable.
— Non, je suis piégé.
— Quelles sont les coordonnées ?
— Quelles sont mes garanties ?
— Ma parole.
— Elle ne vaut pas un pet.
— Vous cherchez à gagner du temps. Ça ne vous mènera nulle part.
— Le temps, c’est… »

Troisième et dernier round. Disbadi s’était raidi comme si on lui avait tiré dans le dos. Les yeux agrandis et la bouche ouverte de surprise, il s’affaissa sans bruit. Raide mort. Line se dirigea vers le panneau de commande et désactiva le champ de force. « Vite, sortez de là.
— Vous l’avez tué ! Line, ce n’était pas nécessaire.
— Si. Je vous expliquerai plus tard.
— Vous vous rendez compte des conséquences ?
— Ne traînez pas, nous avons très peu de temps. »


vendredi 30 mars 2018

Butch l'aventurier

Les sentiers du Granto
épisode 1/8


L’aube était claire. Lavé par les pluies torrentielles des jours précédents, le ciel se parait de teintes profondes, un rose fuchsia bardé de strates jaune sombre, d’éclairs orange et d’ombres marine. Le halo du soleil, qui s’annonçait entre les tours majestueuses, éclairait le ballet des minuscules robots qui s’affairaient dans les allées et sur les passerelles. Zerfa bâillait en s'éveillant tandis que les machines finissaient de la régénérer.

Butch essayait de suivre les couineurs du regard, mais impossible, il y en avait trop. La poisse quand même, cette accusation de viol. Collectif en plus. Comment s’y était-il pris pour tomber dans un guet-apens aussi grossier ? Il n’aurait jamais dû se laisser convaincre quand Stirlane lui avait parlé d’une petite soirée sympa entre amis — un cercle très restreint avait-elle ajouté, mielleuse. Il s’en souvenait maintenant, son inconscient avait immédiatement décodé le plan foireux et l’hypocrisie du sourire. Mais sa conscience, elle, avait décidé d’être aussi sourde qu’un pot ; après quarante-huit heures passées aux aérodocks à décharger la cargaison de l’Érythrée, il en avait eu plein les reins et pris le parti de se les détendre. Stirlane tenait une boîte qui avait été à la mode il y quelques années. Un peu maquerelle, un peu dealeur, elle apparaissait toujours au bon moment pour proposer aux chineurs de l’espace exténués une distraction bien méritée.

Depuis son réveil, Butch était confiné dans l'une des chambres de l’infirmerie du Central, avec deux robgardes devant la porte. La pièce était balayée en permanence par le champ d’une multicam. Il avait émergé vaseux avec un mal de crâne terrible. L’incident allait lui coûter la journée, au moins, et il avait aussitôt compris que c’était exactement ce que l’on recherchait. Cette histoire puait la très grosse tuile à des kilomètres.

Gusar entra dans la pièce. L’officier semblait gêné. Il osait à peine regarder Butch, préoccupé devant la baie vitrée qui surplombait le vide étourdissant sous l’immeuble, faisant ressembler les rares Zerfis matinaux à des grains de poussière. « Vous vous êtes fourré dans un drôle de pétrin.
— J’ai été très bête en effet, mais qui peut croire que Stirlane se soit fait violer ?
— Butch, vous n’avez pas bien compris la situation. Il ne s’agit pas de Stirlane mais de sa nièce, Zina. Elle n'a même pas dix ans.
— C’est ridicule ! Je ne savais même pas que Stirlane avait une nièce. Je ne l’ai jamais vue.
— Vous avez été reconnu comme l’un de ses agresseurs. »

Gusar se rapprocha de Butch. Il baissa le ton jusqu’au murmure en se plongeant à son tour dans le spectacle du jour naissant : « Elle est dans un sale état, mon vieux.
— Il faut que je sache qui est derrière ça. Stirlane agit sur ordre, c’est évident.
— Ça ne va pas être facile, cette morue est liée à toute la pègre de Zerfa. Et d’ailleurs.
— Écoute, laisse-moi me brancher, vous verrez que…
— Nous t’avons déjà branché. Tu étais bien sonné quand nous t’avons trouvé. C’est Line elle-même qui s’en est chargée à ton arrivée au Central. Tes fichiers correspondent. On te voit… hum… participer. »

Butch sentit une main glacée lui tordre le ventre. Il fallait faire vite. « On a forcé ma mémoire et on a bidouillé mes engrammes, reprit-il à voix haute.
— Pour faire ce genre de manip, il faut une technologique qui ne court pas les rues.
— Je sais. Faites-moi passer au psycho-sondeur, il révèlera les traces.
— Vous n'êtes pas sérieux. Si on a déjà accédé à vos fichiers-mémoire, un dump pareil risque de vous causer des dégâts irréversibles.
— C’est ma seule chance, Chef.
— Y laisser votre cerveau, c'est une chance ?
— Pas pire qu’une condamnation pour viol de mineure.
— La mort ou la folie...
— Ouais. Super journée. »

Butch tendit les mains et Gusar fit un signe aux robgardes. L’un d’eux avança son gant métallique et un mince filin de duranium s’enroula aussitôt autour de ses poignets. Encadré par les deux colosses et précédé par le chef de la sécurité, Butch s’engagea menotté dans les couloirs glauques du Central.

Dans l’ascenseur qui les emmenait vers les niveaux inférieurs, il réfléchit à toute vitesse. Personne ne devait savoir ce qu’il avait trouvé. Il avait consigné son dernier voyage dans sa mémoire seconde. Les données flottaient à la lisière de son esprit, juste derrière son pare-feu à cryptage fractal. Mais les flics ne tarderaient pas à le détecter et il serait contraint de leur communiquer le code d’accès.

Le seul moyen de protéger sa découverte était d'altérer subtilement les lignes. Il lui restait cinq minutes, grand maximum, avant d’arriver au labo et de passer au sondeur. Butch regrettait amèrement de ne pas avoir mis à profit l’heure pendant laquelle il avait admiré l’aube depuis sa chambre de dégrisement au sommet de la tour du Central. Il aurait eu tout le temps de procéder aux ajustements nécessaires s’il avait pris la mesure de la panade dans laquelle il s’était mis.

Cinq minuscules minutes pour retoucher un téra de données. Une performance olympique. Cinq minutes pour que son voyage apparaisse comme une simple escale sur une obscure planète totalement déserte, où rien de vraiment intéressant ne s’était passé mis à part le chargement en eau potable et en oxygène de son vaisseau. Cinq minutes…

Il inspira discrètement, bloqua sa respiration et appela le flux. Son visage se figea sous l’intensité de l’effort. Pour ne pas attirer l’attention des robgardes, il ferma les paupières. Ses yeux se révulsèrent. Un léger film de sueur couvrit son front. La chute d’eau s’élargit, s’intensifia et recouvrit le pont aérien reliant les deux falaises, qui finit par disparaître, comme s’il n’avait jamais existé.

Les données suivantes — la traversée, la rencontre, la conversation — se perdirent dans la cascade. Les mots se détachèrent, s’espacèrent et furent emportés un à un par la chute, dans le bassin, six cents mètres plus bas, où ils coulèrent au fond de l’eau, plus lourds que des pierres de taille, impossible à distinguer des rochers naturels.

Butch expira au moment où les portes de l’ascenseur chuintaient. Gusar jeta un œil perplexe sur le prisonnier sans faire cas de la pâleur de son visage. L’angoisse, sans doute — à sa place, il serait angoissé. Il ne croyait pas un instant que Butch était mêlé à cette affaire sordide. Ce gars-là, bâti comme il était, avec sa gueule de dieu grec et ses yeux émeraude, ne devait avoir aucun mal à se lever qui il voulait, femme, homme, androx… Pourquoi prendre de force ce qu’on pouvait avoir d’un sourire ?

« Messieurs, installez-le. Butch, je vous le demande une dernière fois : est-ce vraiment ce que vous voulez ?
— Non. Mais je n’ai pas le choix.
— Line ?
— Je suis prête, Chef.
— Bien, procédons. »


vendredi 23 mars 2018

Le triomphe

Concorde, ligne 1. Ils sont assis tous les deux sur la rangée de quatre sièges située près des soufflets dans le sens du train.

Elle est brune, très brune. Ses cheveux longs sont simplement retenus par une barrette au sommet de la tête. Pas vraiment belle, pas laide non plus. Une « Ugly Betty » mince et menue. L’inévitable duvet ourlant la lèvre supérieure. À qui il ne manquerait pas grand-chose pour avoir un brin de charme. À commencer par une garde-robe moins démodée — et un choix plus inspiré que des bas en laine noirs sous une jupe en jean.

Lui non plus n’est pas un canon. Mais il possède une gueule slave virile qui ferait un malheur dans le Marais — et ailleurs. Il le sait. C’est ce qui lui permet de planter avec effronterie ses yeux droit dans ceux du quidam qui entre dans la rame au gré des stations. Trapu, cheveux ultracourts, il n’est pas mieux attifé qu’elle. Ses jeans plutôt serrés et ses jambes négligemment ouvertes laissent apercevoir que la nature l’a bien pourvu.

Les deux adolescentes qui leur font face échangent des regards entendus. Qu’elles espèrent invisibles. Mais qu’il capte. À l’affût. Et dont il se rengorge.

Il a crânement passé son bras gauche autour de ses épaules. Comme le font les couples, les amoureux. Elle n’a aucun geste de tendresse en retour. Il la serre contre lui à intervalles réguliers. Il semble vouloir la consoler. Elle se recroqueville. Essaie d’échapper à son emprise. Les stations défilent. Ils échangent quelques mots. À voix basse. Le dialogue devient plus nourri. Ce n’est pas du français.

Dans le bruit ambiant, les portes qui s’ouvrent et se ferment, les voyageurs qui entrent et descendent, le train qui démarre, roule, tangue et siffle, impossible de deviner de quelle langue il s’agit. Elle s’énerve, discrètement. Sans élever le ton. Leurs visages sont très proches l’un de l’autre. Les yeux dans les yeux. Elle est en colère. Il répond en secouant la tête négativement. Le train s’arrête. Les personnes qui étaient assises à côté d’eux s’en vont. D’un coup, elle se décale d’un siège.

Il reste seul. Surpris, gêné, honteux. Il réfléchit. Se tortille sur son siège. Se redresse. Referme ses jambes, lui jette des coups d’œil fréquents. Elle l’ignore totalement, se replie sur elle-même. Courbe le dos. Pose son visage dans ses mains. Elle ne pleure pas, elle est découragée. Dégoûtée.

Bastille. Il se lève. Se plante devant elle. Tente de prendre sa main. C’est là qu’ils doivent descendre. Elle refuse. Retire sa main, têtue. Ça sonne. Les portes se ferment. Il se rassied près d’elle. Nouvelle explication. Elle lève un doigt accusateur qui rythme les “non” que forment ses lèvres, identiques dans tous les langages. Il dépose un baiser sur sa joue. L’index admoneste encore, reproche. Il promet, redonne un baiser. Puis un troisième.

Gare de Lyon. Elle cède. Consent à se lever. Il l’enlace. Sur le quai, il tourne son visage en direction du wagon, à hauteur de la vitre où ils étaient assis. Il sourit. Une lueur de triomphe dans les yeux.

vendredi 16 mars 2018

La nostalgie est une chanson

Dans le petit magasin de terroir, fruits et légumes, fromages, œufs, pains, miel et confitures, glanant en cette seconde moitié du reste de ma vie entre les étals quelque produit de saison, j’ai soudain repris l’air magnétique diffusé par d’invisibles haut-parleurs, à voix basse, avec entrain, sans véritablement y prêter attention, My love has got no money, he’s got his strong beliefs, My love has got no power, he’s got his strong beliefs, et l’image, mémoire de mes presque trente ans, a surgi. Impétueuse ombre du passé, si cruelle aujourd’hui.

Qu’ai-je fait ? Qu’ai-je fait dans l’inconscience de cette bête jeunesse quand il est venu à moi, foudroyé, désarmé, qui me balançais enivré sur la piste du Scorpion par la voix remixée d’une bombe d’un temps, reine à tout juste vingt ans de la pop synthétique qui alors saturait les clubs d’un Paris lumineux ?

Il avait dû m’offrir un verre évidemment, vite me voler un baiser et bien plus sûrement deux, Want more and more, people just want more and more, Freedom and love, what he's looking for, que je lui avais rendus parce que je les avais goûtés, et comme il ne dansait pas, ou n’osait pas, et que la soirée se muait en aube, il m’avait proposé d’essayer un autre ballet. Son carrosse était un lourd vaisseau fluide, pièce de collection déjà mythique en ces années 90 finissantes, déesse de l'asphalte — et je me souviens avoir aimé qu’il aimât les belles machines.

Nous l’avons joué ce ballet, plusieurs fois, Freed from desire, mind and senses purified, Freed from desire, dans la liberté de notre désir que nous espérions sans trêve, auquel nous rêvions de nous amarrer. J’étais impatient, je n’ai toujours pas compris ce que je voulais vraiment.

Il m’avait même donné un gage, confié pour un tour le volant de son palace roulant à la faveur d'un de ces week-ends pendant lesquels afin que nous puissions nous aimer il accourait de sa profonde province de l’Est. J’avais essayé sa DS comme il m’avait permis d’essayer sa vie.
Et puis un jour je ne sais plus ce que j’ai dit, Nana-nana-nana, un mot, une phrase, il est parti.

vendredi 9 mars 2018

La structure

L’une des questions à laquelle tout aspirant écrivain est confronté au commencement de son entreprise littéraire est celle de savoir s’il doit ou non établir un plan.

C’est un sujet qui revient souvent et qui fait régulièrement l’objet de billets de blog de la part d’auteurs qui ont déjà été publiés, ou qui ont déjà écrit au moins un roman, quel qu’en soit le genre. Et justement, lorsqu’on a réussi à mener bien la rédaction d’un roman, la question paraît presque incongrue. En effet, comment imaginer que l’on construirait une histoire et développerait des personnages tout au long de parfois quelques centaines de pages sans un minimum de plan ? Comment croire que le héros d'un roman policier pourrait résoudre une énigme qui n'aurait pas auparavant été soigneusement tricotée par l'auteur ? C’est un peu comme si un réalisateur s’attelait à un film sans en avoir écrit le scénario. Le résultat aurait toutes les chances d’être fort décousu, quoique cela puisse constituer une espèce de défi oulipien. Mais qui, en tant que tel, serait nécessairement et méticuleusement conçu, préparé et donc planifié.

Non, sérieusement, on ne peut pas écrire un roman sans préalablement rédiger un plan. Le plan est le squelette, l’armature qui permet de définir les principaux aspects de l’histoire et qui devient un guide indispensable lorsqu’on s’engage dans la rédaction proprement dite, c’est-à-dire dans la création des muscles, des nerfs, des veines et de la peau — pour filer la métaphore.

Le plan n’a peut-être pas nécessairement vocation à être très précis. Tout dépend des auteurs ; certains ont besoin de tout poser dans le moindre détail avant de commencer à écrire, le profil des personnages, leurs interactions, le déroulé de l'histoire, l'intrigue, la description des lieux, même imaginaires, etc. D’autres préfèrent garder de la liberté dans un cadre plus sommaire.
Mais, en tout cas, plan il doit y avoir qui trace les grandes articulations du récit selon un schéma basique : le commencement (ou exposition), l’apogée (ou climax), et enfin le dénouement (ou conclusion). Base à partir de laquelle, évidemment, toutes les variations sont possibles.

Quand j’ai commencé mon manuscrit, je dois avouer que je n’avais pas de plan. Je n'imaginais pas que ces deux ou trois pages, jetées comme ça, un jour de déprime ou peut-être de pluie, ce qui revient souvent au même, deviendraient un roman.

À partir du moment où j’ai pris la décision d’aller plus loin, j’ai vite écrit mon plan. J’avais opté de façon arbitraire pour une construction en six chapitres (petite variation par rapport à la fameuse base en trois étapes…) et il me fallait impérativement déterminer ce qui allait se passer, même synthétiquement, dans chacun de ces chapitres.

Car, comme le disait Peter James : « La structure ouvre une perspective. La perspective un horizon. Et quand on regarde l’horizon, on se sent plus calme ».

vendredi 2 mars 2018

Mieux vaut être une femme


En été, c'est bien connu, les stagiaires qui remplacent nos bons vieux facteurs en congés annuels ne perdent pas de temps à distribuer les colis. Enfin, c'est bien connu, mais j'avoue, j'avais oublié.

Au troisième avis d'instance gentiment déposé dans ma boîte-aux-lettres avec pour motif « absence » et « boîte-aux-lettres trop petite » ou « pas au format », je ne sais plus (alors que je travaille chez moi toute la journée, que ma porte d'entrée est pile en face des boîtes-aux-lettres de l'immeuble, et qu'au final, l'un des colis était une simple lettre en Colissimo qui entre parfaitement dans la boîte en question), je me rends à la Poste pour récupérer mes biens.

Les jeunes sont des petits branleurs. Petits, oui. Parce que gros, ça a au moins une utilité.

Évidemment, ô joie-ô bonheur, à la Poste, il y a une file d'attente longue comme le bras. Uniquement pour les envois et les retraits de colis ou de recommandés, puisque bien entendu plus personne n'est livré dans le quartier. Et c'est parti pour une bonne demi-heure de patience.

Je me perds dans mes pensées. Des lettres commerciales et éditos très chiants à écrire. Une petite semaine de détente à la plage pour bientôt. Oui, mais sous le soleil ou sous la pluie ? La file avance tranquillement, en silence. Sous la pluie, pas glop. Ça m'est déjà arrivé, être obligé de magasiner deux jours de suite en vacances au lieu d'aller rôtir au soleil. J'avais aimé moyen. Une deuxième préposée prête main forte à son collègue, un peu débordé. Ils sont vite débordés à la Poste. Elle est efficace. Mes lettres et mes maudits éditos ne vont pas s'écrire tout seuls. Ouais, ben j'ai pas envie, suis pas inspiré. Il ne reste plus que deux quidams devant moi. Certes, mais qui dit éditos bien écrits, dit sous sur le compte en banque — relativement malmené ces temps-ci.

L'un des quidams a oublié ses timbres, il part en chercher au distributeur. Aaaah, les sous, toujours les sous. Il y a du mouvement autour de la préposée. Je rêve d'un monde sans sous, tiens. Le quidam revient avec ses timbres. Plus de sous, plus d'emmerdes. Une dame aux cheveux blancs se faufile dans la file. Elle était déjà là, elle ? J'étais vraiment ailleurs, je ne l'avais pas vue. La préposée s'en occupe, rapidement, entre deux colis. Je suis très en retard dans mes livraisons rédactionnelles. « La prochaine fois, madame, vous ferez la queue comme tout le monde ! »

La réflexion a fusé, tonitruante dans le bourdonnement feutré de la salle. Elle aurait pu venir de moi, c'est tout à fait mon genre. Mais elle vient de plus loin, derrière. Moi, j'écrivais paresseusement mes éditos en sirotant un ballon de blanc, allongé sur la plage abandonnée, avec quelques huîtres de Bouzigues pour muses gastronomiques. « Oh, excusez-moi.
— Pas la peine de vous excuser maintenant que c'est fait !
— Mais c'était juste pour un tampon.
— C'est pas une raison pour nous passer devant. »

Et la resquilleuse disparaît, fissa. Murmures rageurs dans la file sur l'air du il-y-en-a-qui-ne-doutent-de-rien. Et caetera, et caetera. Où sont mes huîtres, bordel ? Il n'y a plus qu'une personne devant moi. Je touche au but. Les lettres, je les écrirai ce week-end — Tu parles, le week-end, tu ne fous jamais rien. Une autre naine argentée surgit. Ratatinée pareil. Deux enveloppes à la main. Bien timbrées comme il faut. Elle veut quoi, l'ancienne ? Pas question, celle-là ne me passera pas sous le nez. Je prends les devants : « Pour le courrier, madame, la boîte est dehors.
— Oui, je sais, mais ce n'est pas pour ça.
— Ben, attendez votre tour.
— Non mais c'est juste pour une question. »

Et la voilà qui se plante devant la préposée : « C'est fini la levée ? Ça doit partir ce soir.
— Non madame, il reste un quart d'heure.
— Bon, je vous les confie alors.
— Non madame, vous devez les déposer dans la boîte.
— Oui mais il faut que ça parte...
— Ça ne partira pas plus vite, et la levée sera faite, ne vous inquiétez pas. »

La file bouillonne de soupirs excédés. Et le tonitruant derrière de me glisser d'une voix tordue par l'envie de meurtre : « À la Poste, il vaut mieux être une femme, et vieille... »

vendredi 23 février 2018

Police !

Le wagon se vide et se remplit avec régularité. Le mouvement ressemble à celui d’une éponge qu’une main invisible presserait et relâcherait à chaque station, libérant ainsi son quota de primates, ou — si on remplace les primates par des molécules — à celui d’un poumon, à ceci près que les « molécules » qui entrent sont aussi viciées que celles qui ressortent et qu’elles n’apportent à ce poumon-wagon qu’un peu plus de sueur, de mauvaise humeur, d’indifférence et d’haleines délétères, voire de papiers gras et de gratuits abandonnés sur les sièges.

De mon poste d’observation — je fais partie des quatre privilégiés qui sont assis dans le « carré magique » —, je promène un œil vague sur l’incessant va-et-vient, entre deux articles de mon quotidien préféré. Les nouvelles ne sont pas bonnes, d’ailleurs le sont-elles jamais, les nouvelles, dans un quotidien ?, et d’une catastrophe l’autre, je lève régulièrement la tête et je regarde sans vraiment la voir cette tragi-comédie humaine des temps modernes. Les quidams se pressent pour monter dans la rame comme si leur vie en dépendait ; se bousculent et s’épient l’air mauvais, gênent ceux qui veulent descendre en entrant avant de les laisser sortir, se détestent tous de se détester d’être dans le même wagon, pour les mêmes raisons et de n’en pouvoir mais.

Lorsqu’on est assis, le manège est aussi drôle que désespérant. Comme peut l’être le spectacle de la promiscuité, de l’égoïsme, du manque de savoir-vivre.

Pourtant, contempler la foule a quelque chose de jouissif. On ne sait jamais quand quelque chose d’inhabituel se produira, mais s’il est une certitude, c’est que quelque chose se produit presque toujours. L’éponge-poumon, qui vient de cracher ses primates-molécules, se gorge de nouvelles têtes, toutes aussi anonymement banales.

Est-ce ce petit bonhomme presque chauve, chafouin, emmitouflé dans une gabardine grise et sale, filant directement se plaquer contre la paroi, qui créera l’événement ? Peu probable. On le sent dominé par l’envie de se rendre invisible, sous l’emprise d’une pulsion maladive.

Est-ce de ce baise-en-ville dégingandé, dont les lunettes cerclées mangent le maigre visage et la raie trop sage divise des cheveux gominés, que viendra la surprise ? Impensable. Il doit avoir quarante ans passés et être encore puceau, je le parierais — je n’arrive pas à l’imaginer en train de s’envoyer en l’air. Avec qui que ce soit. Même si aujourd’hui, je sais d’expérience que l’habit est loin de faire le moine, et que c’est justement de ceux que l’on n'imagine pas que viennent parfois les surprises.

Ou bien est-ce ce sportif en jeans, cheveux courts, yeux bleu acier, qui agrippe fermement l’un des poteaux de soutien, déplie son journal, le même que le mien, et se plonge dans la lecture des mêmes joyeusetés de la vie nationale et internationale, qui animera la morosité ambiante ? S’il me semble du genre à avoir sans difficulté son content d’activité sexuelle, je ne m’attends pas à ce qu’il se mette brusquement à nous en chanter de croustillants détails.

La sonnerie retentit, les portes se referment, le train s’ébranle. Je reprends l’article sur les dernières découvertes de la nanotechnologie, dans lequel le journaliste nous explique que oui, de fabuleuses avancées ont eu lieu dans ce domaine bien qu’elles sont encore trop fondamentales pour qu’une quelconque application voie le jour d’ici longtemps. Le principe est passionnant…

« Mais vous n’avez pas honte ? glapit le chafouin d’une voix de fausset.
— Je n’ai rien fait ! répond le baise-en-ville, rouge comme un gratte-cul.
— Comment ça ? Bien sûr que si, vous êtes en train de me faire les poches !
— Vous délirez, laissez-moi tranquille.
— Vous avez voulu me prendre mon argent, espèce de voleur ! »

Un silence glacial s’abat dans le wagon alors que la rame entre en gare. Les deux protagonistes ne remarquent pas les yeux bleus qui s’avancent vers eux, une carte rectangulaire dans la main. « Messieurs ? Police. Veuillez descendre, nous allons régler ça au poste. »

vendredi 16 février 2018

L'île acérée

Le vent rugit depuis que je suis arrivé dans cette petite île de Bretagne. Ouessant est belle d’être aride, noble d’être impitoyable, grandiose d’être minuscule. Le vent d’Ouessant entête, obsède, huhule jour et nuit et sculpte les habitudes. Et les plantes et les animaux et les hommes et la mer calquent les leurs sur ses caprices et son humeur.

Des hommes d’ailleurs, point de trace dans ce printemps timide qui ordonne que toujours on s’en méfie. Pas davantage d’arbres vaillants à Ouessant, où tout est hors du temps. Ouessant où le vent est dedans.

Ouessant. L’endroit est perdu, mais il est là, au cœur du vide et du néant.

À Ouessant, les sentiers vagabondent entre les massifs de bruyère, morne végétation frustrée — le vent l’écrase avec vigueur et l’incise sans faiblir — qui va se teinter et se sertir de mille et une nuances de mauve et de jaune vers l’été, lorsqu’au hasard des caprices de l’artiste, surgiront des vagues incertaines mais sûres de leur beauté. Elles onduleront, ces vagues de couleurs, rases dans la plaine assommée, elles onduleront à l’écho du déchaînement marin, du gigantesque déchirement.

Et celui des falaises, donc !, qui s’effritent lentement sous les assauts de l’infatigable bélier vert et gris et bleu, dont la bave corrosive ronge le granit de toute éternité.

Subjugué, je promène tous les jours Kidu, le petit chien noir qui porte bien son nom. Car à Ouessant, Kidu est roi comme les Bretons sont fiers, noir comme le vent est puissant. Il court après les lapins qui peuplent les innombrables terriers de la côte. Et Kidu court, il court après des lapins la plupart du temps invisibles, mais il court toujours.

Parfois, on croit apercevoir une houppette dressée comme un défi au roi des Kidu, mais c’est fugitif, ô combien, car les lapins sont rapides, bien plus furtifs et agiles que notre Kidu. Et ils détalent plus vite que lui qui reste souvent pris, dans sa ruée aveugle pour attraper un lapereau, penaud petit Kidu !, dans les buissons des grands ajoncs aux épines entremêlées.

Alors Kidu hurle et appelle et aboie jusqu’à ce qu’on vienne le chercher pour le sortir du guêpier dans lequel, en toute innocence, il vient de se fourrer. À chaque fois, il se fait piéger — mais c’est qu’à chaque fois, il semblerait ne point vouloir s’en laisser dégager. Ah Kidu, roi têtu de Ouessant, grand pourfendeur de lapins et râleur impénitent. Mais oui, bravo petit chien ! Comment, tu ne l’as pas attrapé ton lapineau ? Tant pis, ce sera pour la prochaine fois. Va, et médite dans ton joli noir museau.

Et puis, tous deux nous rentrons. Nous rentrons et dans cette grande maison aux murs épais de pierre massive, j’attise la braise qui s’endormait, quelle joie de réveiller la cheminée, d’y jeter les rondins que nous avons sciés, hachés, entassés devant sa gueule béante, jamais rassasiée, quelle joie profonde de les immoler aux flammes qui s’élancent, et pif ! et paf !, et les bûches s’embrasent et brûlent et crient et craquent — et je hume dans la pièce un parfum de satiété.

Dehors, il cingle et il fait froid, et ici, il chauffe et il fait doux. Sur le canapé, affalé, épuisé, Kidu est un roi. Soudain, voici qu’à Ouessant, au milieu de nulle part, quatre éléments cicatrisent ma vie, le feu, la pierre, le vent, la mer — Ouessant où tout commence, Ouessant où tout finit.

vendredi 9 février 2018

L'attente

C’est en forgeant qu’on devient forgeron, dit le dicton, et l’année qui vient de s’écouler m’a permis d’en éprouver toute la pertinence. Non que je sois devenu un « forgeron » professionnel, une expérience ne suffit pas. Mais j’ai en tout cas appris et retenu quelques leçons de l’aventure, car c’en est une, qui consiste une fois un manuscrit terminé à l’envoyer ensuite à une série d’éditeurs.

La rédaction d’un manuscrit n’est pas la fin du processus. Certes, écrire un roman d’environ trois cents pages demande efforts, constance, rigueur, patience. Et quand enfin on écrit le dernier mot, on pense naturellement être arrivé à la fin du voyage, comme le marin qui aurait longtemps vogué seul sur l’océan et qui apercevrait la terre. On se dit que le plus dur est fait. Il reste bien entendu les relectures, les corrections, plus ou moins importantes, et qui prennent plus ou moins de temps, selon la façon dont on écrit. Personnellement, je ne passe jamais à la phrase suivante tant que je ne suis pas à peu près satisfait de la précédente. Mes textes une fois bouclés demandent relativement peu de corrections — quelques fautes ou coquilles qui échappent à ma vigilance, ou tournures à revoir, mais rarement de remaniement profond.

On y est, donc. Et l’on n’a plus qu’une seule idée en tête, c’est envoyer le bébé aux grands manitous de l’édition. Sûr qu’ils vont le lire, au moins, l’aimer, rien n’est certain, mais c’est leur métier après tout : ils le liront…

Que nenni. Les éditeurs reçoivent des monceaux de manuscrits. Qu’ils ne lisent pas, ou très exceptionnellement. Et c’est après avoir reçu des monceaux de lettres de refus que l’auteur en herbe commence à se poser des questions, et à se renseigner : pour qu’un éditeur consente éventuellement à se pencher sur votre prose, si vous n’avez pas la chance d’être recommandé, parrainé, ou si vous n’avez pas déjà un nom (chanteur, acteur, journaliste, que sais-je), vous devez lui « vendre » votre texte. Même si c’est difficile de parler du roman qu’on vient d’écrire et de vendre sa création.

La principale leçon est là : une fois la rédaction d’un manuscrit terminée, l’auteur qui n’a pas encore d’éditeur n’a fait que la moitié du chemin. Il lui faut encore, et c’est souvent le plus difficile, rédiger ce qu’on appelle un « argument » ; c’est-à-dire quelques paragraphes qui donnent les clés de lecture : le contexte, ce qui est dit, ce qui n’est pas dit mais qu’il faut comprendre, l’architecture du roman. Tout ceci synthétisé en une page maximum. Cet argument doit s’insérer dans la lettre de présentation que vous devez joindre au manuscrit, dans laquelle vous devez en quelques lignes également vous présenter, vous, l’auteur en herbe.

Et puis le synopsis. Il faut rédiger un synopsis, c’est-à-dire le résumé de votre histoire (sans tout dévoiler, évidemment). Pour faire simple, entre l’argument et le synopsis, vous devez donner à l’éditeur la quatrième de couverture du roman. Sans ces deux éléments (trois avec une bonne lettre de présentation), le manuscrit risque de croupir sur les étagères pendant quelques mois avant d’être renvoyé sans même avoir été feuilleté.

Lors de mes premiers envois, je n’avais pas travaillé cet aspect-là : mon synopsis était trop succinct, je n’avais pas écrit d’argument, et ma lettre tenait en trois phrases. J'ai mis presque un an pour comprendre et refaire les choses correctement. D'autres éditeurs ont reçu mon manuscrit la semaine dernière : on verra si j’ai bien tout intégré.

C’est reparti pour quelques semaines d’attente.

vendredi 17 mars 2017

La révélation

Si aucun éditeur ne veut de mon texte, au bout du compte, je ne prétendrai pas de mauvaise foi que ça n’a aucune importance. Ce sera évidemment une déception dont il faudra bien se remettre et qu’il faudra analyser, si possible, ce qui n’est guère aisé puisque aucun de ces professionnels ne prend le temps de donner — sérieusement, sans préjugé — les raisons de son refus. Et puis, je me remettrai au travail. Mais cette fois-ci, je ne mettrai pas cinq ans pour rédiger un nouvel opus.

Certaines idées ont déjà germé en arrière-plan de mon cerveau. Elles sont encore fugaces, fantomatiques, mais je commence à les apercevoir. Et je commence déjà aussi, à penser, sans vraiment m’y attarder, à la forme que je pourrais adopter. J’engrange aléatoirement des jalons mentaux, sans ordonnancement ni choix, impressions, scènes, silhouettes, lieux, comme on accumule en vrac des photos dans un tiroir en se promettant de les trier, plus tard.

L’aspect positif de cette expérience, c’est que désormais, je sais ce que c’est que d’écrire un roman, d’un bout à l’autre. Une victoire, que j’ai sincèrement cru ne jamais pouvoir remporter. La ligne d’arrivée, que je connaissais — forcément, puisqu’on connaît toujours la fin de l’histoire que l’on raconte — ressemblait lorsque j’écrivais à l'horizon qui s’éloigne à mesure que l’on avance. Un mirage.

Aujourd’hui, j'ai éprouvé le degré de patience que cela exige, de concentration, de solitude aussi, car écrire c’est être seul, avec soi et ceux qui sont en soi, ceux que l’on a suscités et créés de toute pièce, ou dont on se souvient. C’est lutter pour capturer les idées qui jaillissent, lumineuses, et lutter encore pour ne pas les trahir à travers le clavier ; c’est invoquer les mots, provoquer la parole, questionner les sortilèges.

Et soigneusement se cacher au bord de la révélation.

vendredi 10 mars 2017

La détestation

J’ai fini par en rire. La réponse a été si virulente, et condescendante, qu’elle m'a arraché un rire nerveux, fataliste. Généralement, les éditeurs envoient une lettre type de refus, polie, vague, dans laquelle ils ne se justifient pas, ou à peine, et proposent à l’auteur de récupérer son manuscrit contre une enveloppe timbrée. Mais cette lettre de refus-là, je sens que je vais la garder précieusement et qui sait, peut-être un jour en ferai-je mon miel.

Ainsi donc, selon le membre du comité de lecture de ce petit éditeur, et parmi d'autres amabilités du même ordre, j’ai parsemé un récit vide, sans intrigue ni trame narrative, d’expressions alambiquées qui viennent alourdir un ensemble écœurant. Au dos de cette missive en forme d’exécution, le directeur de la maison a lui aussi écrit un mot dans lequel il tempère le ton vipérin de sa collaboratrice (puisque « le membre » du comité de lecture en question est une femme) et admet que c’est « plutôt pas mal écrit, et que ça se tient ».

Mais c’est pour mieux me tancer, sur un ton professoral, comme s’il avait corrigé la copie bâclée d’un étudiant, en indiquant que mon récit arrive un peu tard, que d’autres ont déjà rempli le créneau (sic) et qu’il n’y a rien de nouveau.

Je n’ai pas compris l’intérêt de ces sentences désobligeantes. Ils n'ont pas apprécié mon texte, soit, c’est leur droit le plus strict. Dans ce cas, une simple lettre impersonnelle — sur le modèle de celles que j’ai déjà reçues — aurait suffi. Or, ils ont préféré passer du temps à écrire à la main une série de jugements hautains et stériles, et me reprocher une absence de subtilité… sans la moindre subtilité. L'un de mes amis a fait cette remarque : « ils ont reçu ton manuscrit comme une insulte ».

Est-ce le signe que mon roman ne laissera pas indifférent, en fin de compte ? Il se pourrait qu’on l’aime ou qu’on le haïsse, sans demi-mesure.

Maintenant que la détestation s’est manifestée, le contraire devrait bien finir par arriver.

vendredi 3 mars 2017

Le début

Je me souviens d’une soirée chez des amis, il y a quelques années, chaleureuse, détendue, dans une grande maison qui abritait cette famille recomposée, un adolescent, sa mère et le compagnon récent de celle-ci. Des gens brillants, elle écrivain, lui journaliste, et le jeune bachelier qui venait d’intégrer l’une de ces grandes écoles qui forment l’élite du pays.

Nous bavardions à bâtons rompus et la conversation s’engagea sur les ouvrages qu’il avait à lire pour préparer son année, et sur ceux qu’il avait déjà lus. Son presque beau-père lui demanda alors incidemment, un peu comme un défi, s’il était en mesure de citer la première phrase d’un classique de la littérature, et l’étudiant, impressionnant, s'exécuta tout de go. Une phrase courte, tranchante. Complices, ils renouvelèrent l’exercice une ou deux fois. J’avais, à cette époque, entamé la rédaction de mon texte, et j’assistais en silence à leur petit jeu sans en saisir le sens, ni l’intérêt de se souvenir ou d’apprendre par cœur la première phrase d’un roman.

Beaucoup plus tard, c’est-à-dire il y a trois mois, je suis allé flâner à la FNAC, et, au rayon littérature, j’ai remarqué un petit livre à destination des romanciers en herbe, signé par une professionnelle de l’édition. Je l’ai feuilleté et suis tombé sur le chapitre « incipit », ou comment rédiger la première phrase de son roman — brève ou longue, simple ou complexe. Et l’auteur d’expliquer que, s'il n'y a pas de règle, cette seule première phrase peut malgré tout présider au succès, voire même à la postérité d’un roman.

Le hasard a fait que j’ai depuis retrouvé les incipit que le fils de mon amie avait si fièrement déclamés. Celui de L’étranger : « Aujourd’hui, maman est morte », puis celui de Du côté de chez Swann : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure », sans doute les deux plus célèbres — et emblématiques — de la littérature française. Il m’a fallu tout ce temps pour comprendre l’enjeu qui se noue autour de ces premiers mots, la « clé signifiante » selon Aragon, et par contraste, ressentir de l'appréhension à l’égard des miens, ceux que j’ai choisis, travaillés, écrits et réécrits, sans jamais en mesurer pleinement l’importance, simplement par goût de la langue juste.

Et c’est avec Aragon, encore, que ma crainte s’est un peu dissipée : « Si pour moi, le début d’écrire est un mystère, plus grand est le mystère de finir ».

vendredi 24 février 2017

La plume

Je ne me suis jamais vraiment remis en question pendant la rédaction. Toutes ces années durant lesquelles, chronique après chronique, je menais la bataille des mots contre la dispersion de la pensée soumise à la dépendance des réseaux sociaux, aux délices de la procrastination et aux aléas de la vie courante, je ne me suis guère interrogé sur la pertinence de mon texte, sa qualité, sa singularité, son intérêt pour ceux qui éventuellement viendraient à le lire. J’étais à peu près sûr d’être juste.

Marcel Proust — bien que je n’opère pas la moindre comparaison — s'était longuement demandé, avant même de commencer à écrire son premier roman, s’il était romancier : « Depuis toujours il veut être romancier, mais le désir demeure irréalisable : ce sera le sujet d’À la recherche du temps perdu » (préface de Antoine Compagnon, Du côté de chez Swann). J’ai d'ailleurs, depuis que je me suis plongé dans Proust, presque honte d’avoir songé une seconde disposer du moindre talent littéraire.

Et j'ai été confronté aux mêmes angoisses avant d’entamer la rédaction du roman : suis-je écrivain, suis-je capable de raconter une histoire, de nouer une intrigue, peindre des sentiments, faire vivre des personnages, ciseler des dialogues crédibles ? Ai-je au fond quelque chose à dire ?

Puis, tant que j’étais en phase d’écriture, et cette phase a duré longtemps, les doutes se sont tus. Aujourd’hui, alors que tout est terminé, que le manuscrit est envoyé et que je reçois mes premières lettres de refus, ils reviennent en force.

Ils sont dévastateurs ; je n’ai pas le dixième de la minuscule prédisposition que je pensais avoir, l’époque ne se prête plus à la liberté de ton que j’ai choisie, et mon scénario mettant en abîme l’indifférence qui s’est forgée sur la tragédie de ces trente dernières années se frotte à l'indifférence — le comble en boomerang.

Mais il faudra bien recommencer, et tailler la plume.