vendredi 23 février 2018

Police !

Le wagon se vide et se remplit avec régularité. Le mouvement ressemble à celui d’une éponge qu’une main invisible presserait et relâcherait à chaque station, libérant ainsi son quota de primates, ou — si on remplace les primates par des molécules — à celui d’un poumon, à ceci près que les « molécules » qui entrent sont aussi viciées que celles qui ressortent et qu’elles n’apportent à ce poumon-wagon qu’un peu plus de sueur, de mauvaise humeur, d’indifférence et d’haleines délétères, voire de papiers gras et de gratuits abandonnés sur les sièges.

De mon poste d’observation — je fais partie des quatre privilégiés qui sont assis dans le « carré magique » —, je promène un œil vague sur l’incessant va-et-vient, entre deux articles de mon quotidien préféré. Les nouvelles ne sont pas bonnes, d’ailleurs le sont-elles jamais, les nouvelles, dans un quotidien ?, et d’une catastrophe l’autre, je lève régulièrement la tête et je regarde sans vraiment la voir cette tragi-comédie humaine des temps modernes. Les quidams se pressent pour monter dans la rame comme si leur vie en dépendait ; se bousculent et s’épient l’air mauvais, gênent ceux qui veulent descendre en entrant avant de les laisser sortir, se détestent tous de se détester d’être dans le même wagon, pour les mêmes raisons et de n’en pouvoir mais.

Lorsqu’on est assis, le manège est aussi drôle que désespérant. Comme peut l’être le spectacle de la promiscuité, de l’égoïsme, du manque de savoir-vivre.

Pourtant, contempler la foule a quelque chose de jouissif. On ne sait jamais quand quelque chose d’inhabituel se produira, mais s’il est une certitude, c’est que quelque chose se produit presque toujours. L’éponge-poumon, qui vient de cracher ses primates-molécules, se gorge de nouvelles têtes, toutes aussi anonymement banales.

Est-ce ce petit bonhomme presque chauve, chafouin, emmitouflé dans une gabardine grise et sale, filant directement se plaquer contre la paroi, qui créera l’événement ? Peu probable. On le sent dominé par l’envie de se rendre invisible, sous l’emprise d’une pulsion maladive.

Est-ce de ce baise-en-ville dégingandé, dont les lunettes cerclées mangent le maigre visage et la raie trop sage divise des cheveux gominés, que viendra la surprise ? Impensable. Il doit avoir quarante ans passés et être encore puceau, je le parierais — je n’arrive pas à l’imaginer en train de s’envoyer en l’air. Avec qui que ce soit. Même si aujourd’hui, je sais d’expérience que l’habit est loin de faire le moine, et que c’est justement de ceux que l’on n'imagine pas que viennent parfois les surprises.

Ou bien est-ce ce sportif en jeans, cheveux courts, yeux bleu acier, qui agrippe fermement l’un des poteaux de soutien, déplie son journal, le même que le mien, et se plonge dans la lecture des mêmes joyeusetés de la vie nationale et internationale, qui animera la morosité ambiante ? S’il me semble du genre à avoir sans difficulté son content d’activité sexuelle, je ne m’attends pas à ce qu’il se mette brusquement à nous en chanter de croustillants détails.

La sonnerie retentit, les portes se referment, le train s’ébranle. Je reprends l’article sur les dernières découvertes de la nanotechnologie, dans lequel le journaliste nous explique que oui, de fabuleuses avancées ont eu lieu dans ce domaine bien qu’elles soient encore trop fondamentales pour qu’une quelconque application voie le jour d’ici longtemps. Le principe est passionnant…

« Mais vous n’avez pas honte ? glapit le chafouin d’une voix de fausset.
— Je n’ai rien fait ! répond le baise-en-ville, rouge comme un gratte-cul.
— Comment ça ? Bien sûr que si, vous êtes en train de me faire les poches !
— Vous délirez, laissez-moi tranquille.
— Vous avez voulu me prendre mon argent, espèce de voleur ! »

Un silence glacial s’abat dans le wagon alors que la rame entre en gare. Les deux protagonistes ne remarquent pas les yeux bleus qui s’avancent vers eux, une carte rectangulaire dans la main. « Messieurs ? Police. Veuillez descendre, nous allons régler ça au poste. »

vendredi 16 février 2018

L'île acérée

Le vent rugit depuis que je suis arrivé dans cette petite île de Bretagne. Ouessant est belle d’être aride, noble d’être impitoyable, grandiose d’être minuscule. Le vent d’Ouessant entête, obsède, huhule jour et nuit et sculpte les habitudes. Et les plantes et les animaux et les hommes et la mer calquent les leurs sur ses caprices et son humeur.

Des hommes d’ailleurs, point de trace dans ce printemps timide qui ordonne que toujours on s’en méfie. Pas davantage d’arbres vaillants à Ouessant, où tout est hors du temps. Ouessant où le vent est dedans.

Ouessant. L’endroit est perdu, mais il est là, au cœur du vide et du néant.

À Ouessant, les sentiers vagabondent entre les massifs de bruyère, morne végétation frustrée — le vent l’écrase avec vigueur et l’incise sans faiblir — qui va se teinter et se sertir de mille et une nuances de mauve et de jaune vers l’été, lorsqu’au hasard des caprices de l’artiste, surgiront des vagues incertaines mais sûres de leur beauté. Elles onduleront, ces vagues de couleurs, rases dans la plaine assommée, elles onduleront à l’écho du déchaînement marin, du gigantesque déchirement.

Et celui des falaises, donc !, qui s’effritent lentement sous les assauts de l’infatigable bélier vert et gris et bleu, dont la bave corrosive ronge le granit de toute éternité.

Subjugué, je promène tous les jours Kidu, le petit chien noir qui porte bien son nom. Car à Ouessant, Kidu est roi comme les Bretons sont fiers, noir comme le vent est puissant. Il court après les lapins qui peuplent les innombrables terriers de la côte. Et Kidu court, il court après des lapins la plupart du temps invisibles, mais il court toujours.

Parfois, on croit apercevoir une houppette dressée comme un défi au roi des Kidu, mais c’est fugitif, ô combien, car les lapins sont rapides, bien plus furtifs et agiles que notre Kidu. Et ils détalent plus vite que lui qui reste souvent pris, dans sa ruée aveugle pour attraper un lapereau, penaud petit Kidu !, dans les buissons des grands ajoncs aux épines entremêlées.

Alors Kidu hurle et appelle et aboie jusqu’à ce qu’on vienne le chercher pour le sortir du guêpier dans lequel, en toute innocence, il vient de se fourrer. À chaque fois, il se fait piéger — mais c’est qu’à chaque fois, il semblerait ne point vouloir s’en laisser dégager. Ah Kidu, roi têtu de Ouessant, grand pourfendeur de lapins et râleur impénitent. Mais oui, bravo petit chien ! Comment, tu ne l’as pas attrapé ton lapineau ? Tant pis, ce sera pour la prochaine fois. Va, et médite dans ton joli noir museau.

Et puis, tous deux nous rentrons. Nous rentrons et dans cette grande maison aux murs épais de pierre massive, j’attise la braise qui s’endormait, quelle joie de réveiller la cheminée, d’y jeter les rondins que nous avons sciés, hachés, entassés devant sa gueule béante, jamais rassasiée, quelle joie profonde de les immoler aux flammes qui s’élancent, et pif ! et paf !, et les bûches s’embrasent et brûlent et crient et craquent — et je hume dans la pièce un parfum de satiété.

Dehors, il cingle et il fait froid, et ici, il chauffe et il fait doux. Sur le canapé, affalé, épuisé, Kidu est un roi. Soudain, voici qu’à Ouessant, au milieu de nulle part, quatre éléments cicatrisent ma vie, le feu, la pierre, le vent, la mer — Ouessant où tout commence, Ouessant où tout finit.

vendredi 9 février 2018

L'attente

C’est en forgeant qu’on devient forgeron, dit le dicton, et l’année qui vient de s’écouler m’a permis d’en éprouver toute la pertinence. Non que je sois devenu un « forgeron » professionnel, une expérience ne suffit pas. Mais j’ai en tout cas appris et retenu quelques leçons de l’aventure, car c’en est une, qui consiste une fois un manuscrit terminé à l’envoyer ensuite à une série d’éditeurs.

La rédaction d’un manuscrit n’est pas la fin du processus. Certes, écrire un roman d’environ trois cents pages demande efforts, constance, rigueur, patience. Et quand enfin on écrit le dernier mot, on pense naturellement être arrivé à la fin du voyage, comme le marin qui aurait longtemps vogué seul sur l’océan et qui apercevrait la terre. On se dit que le plus dur est fait. Il reste bien entendu les relectures, les corrections, plus ou moins importantes, et qui prennent plus ou moins de temps, selon la façon dont on écrit. Personnellement, je ne passe jamais à la phrase suivante tant que je ne suis pas à peu près satisfait de la précédente. Mes textes une fois bouclés demandent relativement peu de corrections — quelques fautes ou coquilles qui échappent à ma vigilance, ou tournures à revoir, mais rarement de remaniement profond.

On y est, donc. Et l’on n’a plus qu’une seule idée en tête, c’est envoyer le bébé aux grands manitous de l’édition. Sûr qu’ils vont le lire, au moins, l’aimer, rien n’est certain, mais c’est leur métier après tout : ils le liront…

Que nenni. Les éditeurs reçoivent des monceaux de manuscrits. Qu’ils ne lisent pas, ou très exceptionnellement. Et c’est après avoir reçu des monceaux de lettres de refus que l’auteur en herbe commence à se poser des questions, et à se renseigner : pour qu’un éditeur consente éventuellement à se pencher sur votre prose, si vous n’avez pas la chance d’être recommandé, parrainé, ou si vous n’avez pas déjà un nom (chanteur, acteur, journaliste, que sais-je), vous devez lui « vendre » votre texte. Même si c’est difficile de parler du roman qu’on vient d’écrire et de vendre sa création.

La principale leçon est là : une fois la rédaction d’un manuscrit terminée, l’auteur qui n’a pas encore d’éditeur n’a fait que la moitié du chemin. Il lui faut encore, et c’est souvent le plus difficile, rédiger ce qu’on appelle un « argument » ; c’est-à-dire quelques paragraphes qui donnent les clés de lecture : le contexte, ce qui est dit, ce qui n’est pas dit mais qu’il faut comprendre, l’architecture du roman. Tout ceci synthétisé en une page maximum. Cet argument doit s’insérer dans la lettre de présentation que vous devez joindre au manuscrit, dans laquelle vous devez en quelques lignes également vous présenter, vous, l’auteur en herbe.

Et puis le synopsis. Il faut rédiger un synopsis, c’est-à-dire le résumé de votre histoire (sans tout dévoiler, évidemment). Pour faire simple, entre l’argument et le synopsis, vous devez donner à l’éditeur la quatrième de couverture du roman. Sans ces deux éléments (trois avec une bonne lettre de présentation), le manuscrit risque de croupir sur les étagères pendant quelques mois avant d’être renvoyé sans même avoir été feuilleté.

Lors de mes premiers envois, je n’avais pas travaillé cet aspect-là : mon synopsis était trop succinct, je n’avais pas écrit d’argument, et ma lettre tenait en trois phrases. J'ai mis presque un an pour comprendre et refaire les choses correctement. D'autres éditeurs ont reçu mon manuscrit la semaine dernière : on verra si j’ai bien tout intégré.

C’est reparti pour quelques semaines d’attente.

vendredi 17 mars 2017

La révélation

Si aucun éditeur ne veut de mon texte, au bout du compte, je ne prétendrai pas de mauvaise foi que ça n’a aucune importance. Ce sera évidemment une déception dont il faudra bien se remettre et qu’il faudra analyser, si possible, ce qui n’est guère aisé puisque aucun de ces professionnels ne prend le temps de donner — sérieusement, sans préjugé — les raisons de son refus. Et puis, je me remettrai au travail. Mais cette fois-ci, je ne mettrai pas cinq ans pour rédiger un nouvel opus.

Certaines idées ont déjà germé en arrière-plan de mon cerveau. Elles sont encore fugaces, fantomatiques, mais je commence à les apercevoir. Et je commence déjà aussi, à penser, sans vraiment m’y attarder, à la forme que je pourrais adopter. J’engrange aléatoirement des jalons mentaux, sans ordonnancement ni choix, impressions, scènes, silhouettes, lieux, comme on accumule en vrac des photos dans un tiroir en se promettant de les trier, plus tard.

L’aspect positif de cette expérience, c’est que désormais, je sais ce que c’est que d’écrire un roman, d’un bout à l’autre. Une victoire, que j’ai sincèrement cru ne jamais pouvoir remporter. La ligne d’arrivée, que je connaissais — forcément, puisqu’on connaît toujours la fin de l’histoire que l’on raconte — ressemblait lorsque j’écrivais à l'horizon qui s’éloigne à mesure que l’on avance. Un mirage.

Aujourd’hui, j'ai éprouvé le degré de patience que cela exige, de concentration, de solitude aussi, car écrire c’est être seul, avec soi et ceux qui sont en soi, ceux que l’on a suscités et créés de toute pièce, ou dont on se souvient. C’est lutter pour capturer les idées qui jaillissent, lumineuses, et lutter encore pour ne pas les trahir à travers le clavier ; c’est invoquer les mots, provoquer la parole, questionner les sortilèges.

Et soigneusement se cacher au bord de la révélation.

vendredi 10 mars 2017

La détestation

J’ai fini par en rire. La réponse a été si virulente, et condescendante, qu’elle m'a arraché un rire nerveux, fataliste. Généralement, les éditeurs envoient une lettre type de refus, polie, vague, dans laquelle ils ne se justifient pas, ou à peine, et proposent à l’auteur de récupérer son manuscrit contre une enveloppe timbrée. Mais cette lettre de refus-là, je sens que je vais la garder précieusement et qui sait, peut-être un jour en ferai-je mon miel.

Ainsi donc, selon le membre du comité de lecture de ce petit éditeur, et parmi d'autres amabilités du même ordre, j’ai parsemé un récit vide, sans intrigue ni trame narrative, d’expressions alambiquées qui viennent alourdir un ensemble écœurant. Au dos de cette missive en forme d’exécution, le directeur de la maison a lui aussi écrit un mot dans lequel il tempère le ton vipérin de sa collaboratrice (puisque « le membre » du comité de lecture en question est une femme) et admet que c’est « plutôt pas mal écrit, et que ça se tient ».

Mais c’est pour mieux me tancer, sur un ton professoral, comme s’il avait corrigé la copie bâclée d’un étudiant, en indiquant que mon récit arrive un peu tard, que d’autres ont déjà rempli le créneau (sic) et qu’il n’y a rien de nouveau.

Je n’ai pas compris l’intérêt de ces sentences désobligeantes. Ils n'ont pas apprécié mon texte, soit, c’est leur droit le plus strict. Dans ce cas, une simple lettre impersonnelle — sur le modèle de celles que j’ai déjà reçues — aurait suffi. Or, ils ont préféré passer du temps à écrire à la main une série de jugements hautains et stériles, et me reprocher une absence de subtilité… sans la moindre subtilité. L'un de mes amis a fait cette remarque : « ils ont reçu ton manuscrit comme une insulte ».

Est-ce le signe que mon roman ne laissera pas indifférent, en fin de compte ? Il se pourrait qu’on l’aime ou qu’on le haïsse, sans demi-mesure.

Maintenant que la détestation s’est manifestée, le contraire devrait bien finir par arriver.

vendredi 3 mars 2017

Le début

Je me souviens d’une soirée chez des amis, il y a quelques années, chaleureuse, détendue, dans une grande maison qui abritait cette famille recomposée, un adolescent, sa mère et le compagnon récent de celle-ci. Des gens brillants, elle écrivain, lui journaliste, et le jeune bachelier qui venait d’intégrer l’une de ces grandes écoles qui forment l’élite du pays.

Nous bavardions à bâtons rompus et la conversation s’engagea sur les ouvrages qu’il avait à lire pour préparer son année, et sur ceux qu’il avait déjà lus. Son presque beau-père lui demanda alors incidemment, un peu comme un défi, s’il était en mesure de citer la première phrase d’un classique de la littérature, et l’étudiant, impressionnant, s'exécuta tout de go. Une phrase courte, tranchante. Complices, ils renouvelèrent l’exercice une ou deux fois. J’avais, à cette époque, entamé la rédaction de mon texte, et j’assistais en silence à leur petit jeu sans en saisir le sens, ni l’intérêt de se souvenir ou d’apprendre par cœur la première phrase d’un roman.

Beaucoup plus tard, c’est-à-dire il y a trois mois, je suis allé flâner à la FNAC, et, au rayon littérature, j’ai remarqué un petit livre à destination des romanciers en herbe, signé par une professionnelle de l’édition. Je l’ai feuilleté et suis tombé sur le chapitre « incipit », ou comment rédiger la première phrase de son roman — brève ou longue, simple ou complexe. Et l’auteur d’expliquer que, s'il n'y a pas de règle, cette seule première phrase peut malgré tout présider au succès, voire même à la postérité d’un roman.

Le hasard a fait que j’ai depuis retrouvé les incipit que le fils de mon amie avait si fièrement déclamés. Celui de L’étranger : « Aujourd’hui, maman est morte », puis celui de Du côté de chez Swann : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure », sans doute les deux plus célèbres — et emblématiques — de la littérature française. Il m’a fallu tout ce temps pour comprendre l’enjeu qui se noue autour de ces premiers mots, la « clé signifiante » selon Aragon, et par contraste, ressentir de l'appréhension à l’égard des miens, ceux que j’ai choisis, travaillés, écrits et réécrits, sans jamais en mesurer pleinement l’importance, simplement par goût de la langue juste.

Et c’est avec Aragon, encore, que ma crainte s’est un peu dissipée : « Si pour moi, le début d’écrire est un mystère, plus grand est le mystère de finir ».

vendredi 24 février 2017

La plume

Je ne me suis jamais vraiment remis en question pendant la rédaction. Toutes ces années durant lesquelles, chronique après chronique, je menais la bataille des mots contre la dispersion de la pensée soumise à la dépendance des réseaux sociaux, aux délices de la procrastination et aux aléas de la vie courante, je ne me suis guère interrogé sur la pertinence de mon texte, sa qualité, sa singularité, son intérêt pour ceux qui éventuellement viendraient à le lire. J’étais à peu près sûr d’être juste.

Marcel Proust — bien que je n’opère pas la moindre comparaison — s'était longuement demandé, avant même de commencer à écrire son premier roman, s’il était romancier : « Depuis toujours il veut être romancier, mais le désir demeure irréalisable : ce sera le sujet d’À la recherche du temps perdu » (préface de Antoine Compagnon, Du côté de chez Swann). J’ai d'ailleurs, depuis que je me suis plongé dans Proust, presque honte d’avoir songé une seconde disposer du moindre talent littéraire.

Et j'ai été confronté aux mêmes angoisses avant d’entamer la rédaction du roman : suis-je écrivain, suis-je capable de raconter une histoire, de nouer une intrigue, peindre des sentiments, faire vivre des personnages, ciseler des dialogues crédibles ? Ai-je au fond quelque chose à dire ?

Puis, tant que j’étais en phase d’écriture, et cette phase a duré longtemps, les doutes se sont tus. Aujourd’hui, alors que tout est terminé, que le manuscrit est envoyé et que je reçois mes premières lettres de refus, ils reviennent en force.

Ils sont dévastateurs ; je n’ai pas le dixième de la minuscule prédisposition que je pensais avoir, l’époque ne se prête plus à la liberté de ton que j’ai choisie, et mon scénario mettant en abîme l’indifférence qui s’est forgée sur la tragédie de ces trente dernières années se frotte à l'indifférence — le comble en boomerang.

Mais il faudra bien recommencer, et tailler la plume.

vendredi 10 février 2017

La boucle

Un roman doit avoir du fond, évidemment, déployer une histoire, linéaire ou non, installer des personnages qui interagissent et une intrigue, quelle qu’en soit la nature, sentimentale, policière, historique… Il doit aussi adopter une forme, et c’est dans la forme, qui compte autant que le fond, que peuvent réellement s’exprimer la liberté et la créativité de l’auteur. Car toutes les histoires ont déjà été racontées et le seul vrai défi, aujourd'hui, consiste à trouver une façon différente de les mettre en scène.

Mon roman n’a pas la forme classique — attendue — d’un roman, et le titre que j’ai choisi dit ce qu’il en est : il s’agit effectivement de chroniques, soixante-deux, qui peuvent se lire presque indépendamment les unes des autres, comme des saynètes, des instantanés ou une série de photos. Elles s’insèrent dans un plan géométrique, symétrique, et sont de deux ordres : cinquante-six sont écrites à la première personne, et six à la troisième. Ces dernières, plus longues, forment une progression parallèle dans le cheminement même de l’histoire, elles donnent au lecteur des clés et un angle de vue complémentaires avant de recouper le récit principal, dans les toutes dernières pages.

Le choix n’est pas dû au hasard, puisque c’est justement le blog que j’ai tenu durant six ans qui m’a donné l’idée de cette structure — espace qui n’existe plus depuis quatre ans, il n’avait du reste aucun intérêt.

Pendant longtemps, j’ai cherché comment donner vie à la trame que j’avais aperçue dans le jeu de miroirs de mon inconscient, j’en désespérais parfois au point de penser que je ne savais pas raconter et qu’il faudrait bien que je me résolve un jour à admettre que je n’étais pas un conteur… alors que la solution était sous mes yeux. Je voulais un texte moderne, nerveux, concentré. C’est-à-dire, exactement les principes qui président à la rédaction d’un blog.

Écrire cela, ici, et boucler la boucle. Pour l'instant.

vendredi 3 février 2017

Le chemin

J’ai reçu en lisant L’étranger de Camus une leçon de littérature, magistrale. Je m’étais arrêté de lire tout le temps de la rédaction de mon roman, pour préserver ce fil que j’avais attrapé, ce semblant de ton que j’avais instauré, cette voix qui me guidait, parce que j’ai une écriture assez plastique, malléable — résultat de longues années passées à écrire professionnellement pour les autres, dans tous les styles possibles. Quand je lis un auteur qui me plaît, qui m’impressionne, j’ai tendance à m’en inspirer, même inconsciemment. Depuis quelques semaines, je me replonge donc dans les livres avec délice, j’ai du retard à combler.

Chaque texte de Albert Camus est une claque. « Noces suivi de L'été », qui n’est pas un roman, m’avait subjugué ; une poétique fulgurante, cruelle pour l'écrivain en herbe. L’étranger est purgé de toute poésie, enfin, pas tout à fait. Elle est bien là, mais elle ne réside pas dans la prose.

Après l’avoir lu, j'ai longuement médité sur ce tour de force : camper un antihéros absolu, sans affect, ni rêve, ni espoir, dont la médiocrité contemplative dispute à l’indolence triste, Meursault, qui n’a pas d’ambition, n’attend rien, n’aime personne, qui n’éprouve pas de joie, de regret ou d'amertume, et fixer en négatif, dans un sévère dépouillement littéraire, une bouleversante ode à la vie, à la liberté, au goût des choses simples, à « l’équilibre du jour ».

Et dans le même souffle, sans exposer un seul argument, signer le plus implacable et le plus efficace des réquisitoires contre la peine de mort.

Il me reste encore du chemin à parcourir. Un long chemin.

vendredi 27 janvier 2017

L'aventure


Vingt et un. J’ai envoyé mon manuscrit à vingt et un éditeurs en l’espace d’un mois. Je pense avoir fait le tour de tous ceux qui comptent.

J’ai fait les comptes aussi. Entre la reproduction et la reliure, les enveloppes et les frais postaux, le budget total approche les six cents euros. Et parmi ces éditeurs, il y en a trois, les seuls qui l’acceptent, à qui j’ai pu envoyer un fichier PDF — donc gratuitement. Je disais récemment à l’un de mes amis qu’il ne fallait pas être trop pauvre pour vouloir écrire. Mais je ne regrette rien. Si aucun d’eux ne l’accepte, je le saurai très vite, dans les semaines qui viennent. Je préfère savoir rapidement à quelle sauce je vais être mangé.

Vingt et un éditeurs et cinq années. Cinq ans que je porte ce bébé, qu’il est dans ma tête, qu’il tourne en boucle, en arrière-fond dans mon cerveau, que les personnages évoluent en silence, que j’y pense, que j’en rêve, que je me maudis de ne pas réussir à me donner suffisamment de temps pour rédiger, que je peste contre mes obligations personnelles et professionnelles, chronophages et stressantes, qui me détournent de cet objectif, cinq ans parfois entrecoupés de longues périodes de pages blanches empoisonnées par la crainte insidieuse de perdre la voix, celle qui donne au texte son unité, cinq ans d’écriture lente, car j’écris lentement, et cinq ans de vague jalousie teintée d’admiration pour ceux qui publient à chaque rentrée littéraire, réglés comme une pendule.

Mais enfin, je l’ai terminé ; lu et corrigé, relu et amendé, fait lire à quelques proches, passé au correcteur, et corrigé encore. Il ne m’appartient plus. Il a entamé sa vie propre. Sera-t-elle avortée, insignifiante ou bien prospère ? 

C’est peut-être une nouvelle aventure qui se profile. Peut-être.